Dans une note de juin 2007 publiée par l’INSEE, dans la Série des documents de travail
de la Direction des Études et Synthèses Économiques, Claude PICART procède un à réexamen de l’ampleur des flux d’emploi et de main-d’œuvre en
France. Son étude le conduit à remettre en question les évaluations proposées par Pierre CAHUC et André ZYLBERBERG dans des ouvrages récents. Selon Claude PICART, les flux d’emploi doivent être
revus à la baisse alors que les flux de main-d'œuvre doivent être révisés à la hausse.
La conférence et les ouvrages de Pierre CAHUC
L’économiste spécialisé sur les questions relatives au Marché du Travail Pierre CAHUC est venu pour une conférence, mardi 9 janvier
2007 dans la Salle Jacques Brel à Pontault-Combault. Cette conférence pédagogique s’adressait à environ 350 lycéens venus de trois lycées différents
et situés dans trois villes différentes. Le thème de cette conférence était : « Le fonctionnement du marché du travail ».
Dans le cadre de la préparation de cette conférence, j’avais approfondi l’étude de l’approche dynamique, approche par les flux d’emplois et les flux de main d’œuvre, du marché du
travail. A partir des ouvrages suivant en particulier, « Le marché du travail », Pierre Cahuc et
André Zylberberg (715 p, De Boeck Université, Paris, Bruxelles, 2001), « La microéconomie du marché du travail », Pierre Cahuc et André
Zylberberg (124 p, La découverte, Paris, 2003) et « Le
chômage, fatalité ou nécessité ? » Pierre Cahuc et André Zylberberg (197 p, Flammarion, Paris, 2004), j’ai pu prendre la mesure de l’ampleur des implications de cette approche
dynamique en matière de compréhension du fonctionnement du marché du travail et de réformes de son fonctionnement.
Approche dynamique du marché du travail et appariements
Dans le billet suivant, Appariements sur le marché du travail, j’avais
tenté d’expliciter simplement les différentes conclusions que l’on pouvait tirer des analyses statiques et dynamiques du marché du travail. L’analyse dynamique du marché du travail nous conduit à
examiner le processus d’appariement entre l’offre d’emploi et la demande d’emploi. L’objectif étant d’expliquer comment rendre plus efficace ce processus d’appariement. Comment faire pour que les
offreurs de travail et les demandeurs de travail cessent de se croiser sans se rencontrer ? L’analyse du processus d’appariement permet de comprendre la coexistence, a
priori paradoxale, de nombreux chômeurs et d’emplois vacants
La principale explication proposée par CAHUC et ZYLBERBERG réside dans l’existence d’un processus de destruction créatrice. Dans le cadre de cette explication
néo-schumpeterienne, des activités apparaissent quand d’autres disparaissent, des entreprises sont crées et d’autres sont détruites, enfin, il existe simultanément des créations
d’emplois et des destructions d’emplois. Ce processus inévitable et inéluctable de destruction créatrice est à l’origine de la croissance et du développement. Il se traduit sur le marché du
travail par un processus d’appariement qui reste difficile à gérer en situation inévitable d’incertitude. En effet, l’existence de mouvements d’emplois et de main d’œuvre aussi nombreux,
d’ampleur plus ou moins grande, fait planer une grande incertitude dans une économie. En raison de cette incertitude, il parait urgent d‘analyser méticuleusement la nature, l’ampleur, les
causes et les conséquences de ces flux, afin de mettre en œuvre les réformes les plus adaptées individuellement et collectivement. L’analyse dynamique du marché du travail apporte de nouveaux
éclairages sur les causes du non emploi, sur les solutions envisageables et sur les conditions d’efficacité de celles-ci.
Pour autant, les analyses statiques et dynamiques du marché du travail sont complémentaires bien plus que substituables.
L’ampleur des Flux pour CAHUC et ZYLBERBERG
Dans un court compte rendu de la Conférence de Pierre CAHUC, je rappelais
notamment les principales statistiques, sur l’ampleur des flux, avancées et défendues par CAHUC et ZYLBERBERG.
En France, tous les ans, en moyenne 2,3 millions d'emplois disparaissent. Autrement dit, en moyenne, chaque jour ouvrable 10 000 emplois sont détruits et
10 000 emplois sont crées, chaque jour 30 000 personnes perdent leur emploi et 30 000 personnes trouvent un emploi. Ainsi, en France, entre 1970 et 2000, le
pourcentage moyen de création d’emplois est de 15,5 % et le pourcentage moyen de destruction d’emplois est de 15 %. On en
déduit que le pourcentage annuel moyen de création nette d’emplois est de 0,5 % ou que le taux de croissance annuel moyen des créations nettes d’emplois est de
0,5 %. Et ce constat peut être étendu aux autre pays industrialisés ou les mouvements observés sont sensiblement identiques (comme aux Etats-Unis par exemple).
Les réallocations de main d’œuvre sont deux à trois fois plus nombreuses que les réallocations d’emplois en raison des démissions
volontaires de salariés et de départs à la retraite sans qu’il y ait destruction d’emploi, mais simplement rotation de la main d’œuvre. De surcroît, en moyenne, une entreprise qui crée un emploi
embauche trois personnes et en licencie deux, la suppression d’un poste de travail s’accompagne de deux embauches et de trois départs/licenciements.
La prise de conscience de l’ampleur des mouvements observables sur le marché du travail (MT) conduit un à profond renouvellement de la conception de son fonctionnement.
Flux d’emploi et de main-d’œuvre en France : un réexamen
Pour Claude PICART, et conformément aux analyses popularisées en France par CAHUC et ZYLBERBERG, les flux d’emploi (créations et destructions
d’emplois dans les entreprises) et les flux de main-d’œuvre (embauches et débauches) sont au cœur des analyses récentes du marché du travail. Chaque année, de
nombreux établissements créent des emplois et de nombreux autres en détruisent.
Une distinction précise des notions reste indispensable
Le terme flux d’emploi désigne toute disparition ou création nette d’emploi dans un établissement (en dehors des situations de réallocation
interne). Le flux d’emploi est un indicateur fondamental pour comprendre le fonctionnement du marché du travail. « Si aucune création (destruction) d’emploi ne peut se faire sans embauche
(départ) de salarié, de nombreux départs et arrivées de salariés peuvent s’effectuer par rotation sur des postes pérennes. »
Le flux de main-d’œuvre désigne l’ensemble des départs et des arrivées de salariés dans les établissements. « Toute arrivée (départ) d’un
salarié dans un établissement, que ce soit sur un poste pérenne ou un poste nouvellement créé (détruit) est un flux de main d’œuvre. Les mouvements internes à un établissement ne sont pas
comptabilisés. En revanche, les mouvements de salariés entre différents établissements d’une même entreprise sont comptabilisés. »
Il convient donc de savoir définir et distinguer avec précision flux d’emplois et flux de main d’œuvre.
Solde des flux, flux bruts et flux nets
Claude PICART observe que « si l’attention est souvent portée sur le solde de ces flux (l’évolution du stock d’emploi ou de chômeur), plusieurs raisons
justifient une analyse des flux d’emploi ou de main-d’œuvre en tant que tels. D’abord, créations et destructions d’emplois ne concernent
pas forcément les mêmes personnes et les destructions d’emplois, surtout lorsqu’elles touchent massivement des personnes dans des professions et des
bassins d’emploi où les perspectives de reconversion ne sont pas immédiates, attirent à juste titre l’attention. Ensuite, dans le cadre d’approches mettant en
avant la nécessaire fluidité du marché du travail, le solde, et donc le niveau du chômage, dépend de l’ampleur des flux bruts. Ces flux sont aussi des éléments importants pour la
compréhension du fonctionnement du marché du travail. »
Autrement dit, il ne suffit pas de constater l’ampleur des flux nets (créations – destructions ou entrées - sorties), il faut également observer attentivement les flux bruts. En
effet, c’est l’ampleur comparée des flux bruts d’emploi (créations + destructions), et des flux nets (créations - destructions), qui explique la
réactualisation des analyses schumpetériennes en termes de destruction créatrice.
Enfin, « l’existence simultanée de nombreuses créations et destructions d’emplois est le signe d’une grande hétérogénéité entre les entreprises (Blanchard
et Diamond, 1990), (…ou…) de l’ampleur du processus de destruction créatrice mis en avant par Schumpeter », comme CAHUC et ZYLBERBERG.
C’est dans le cadre des modèles d’appariement que la théorie dynamique du marché du travail pourra prendre en compte, explicitement, les flux d’emploi et de main-d’œuvre afin de
mettre en évidence de nouveaux déterminants du chômage. Le degré d’influence du processus de destruction créatrice, en tant que facteur explicatif, sera variable selon les modèles.
La « loi des 15 % » contestée
Empiriquement, l’auteur souligne qu’ « il était jusqu’à présent admis que les flux bruts d’emploi sont du même ordre de
grandeur dans des pays aussi différents que la France et les États-Unis, ce qui va à l’encontre du lien attendu entre protection de l’emploi et réallocations. » C’était
d’ailleurs ce qu’exprimaient les données utilisées par CAHUC et ZYLBERBERG.
« Les flux d’emploi seraient, d’après la plupart des travaux empiriques, du même ordre de grandeur - 15% - dans les différents pays de l’OCDE. Ce qui conduit Cahuc et
Zylberberg à formuler « « une loi des 15 % » qui s’énoncerait de la manière suivante : à l’échelle d’une nation, chaque année environ 15 % des emplois disparaissent et chaque année (environ)
15 % d’emplois nouveaux apparaissent ». Ainsi, « une des premières études sur les flux d’emploi en France concluait que « les réallocations d’emploi sont légèrement moins
importantes au Canada et aux États-Unis qu’en France. »
Ce résultat serait, plutôt surprenant, au regard des théories classiques du marché du travail, selon lesquelles « les différences de contexte
institutionnel, et en particulier des législations encadrant la protection de l’emploi, devraient avoir un impact sur le rythme des créations et des destructions d’emploi. » En effet,
selon Blanchard et Portugal (2001), une protection de l’emploi plus forte en Europe devrait conduire à de plus faibles taux de destructions et de créations d’emploi qu’aux États-Unis. Pour
l’OCDE, on peut expliquer ce paradoxe en supposant par exemple « qu’une rigidité sur les salaires plus importante en Europe qu’aux États-Unis se traduit par un ajustement en cas de
retournement sur l’emploi plutôt que sur les salaires. »
Ce sont ces constats empiriques que Claude PICART va remettre en question dans son étude.
Les deux apports de l’étude de Claude PICART
Selon l’auteur, l’apport de son article est double.
Primo, l’étude « utilise la possibilité de suivre les salariés sur deux ans dans les DADS (Déclarations Annuelles de Données
Sociales) pour corriger la mesure des flux d’emploi des flux artificiels engendrés par les changements d’identifiant des établissements. » Cela va
permettre de corriger la surestimation des flux d’emplois.
Pour y parvenir, il tente d’améliorer la mesure des flux d’emplois en France, en utilisant une source de données qui permet (au prix d’un travail important sur les
données) de fournir des chiffres corrigés de certains biais et établis sur un champ plus large que celui considéré par la plupart des études précédentes sur le sujet. Cette nouvelle mesure permet
d’apporter une réponse empirique au débat sur le diagnostic paradoxal d’une similitude de l’ampleur des flux d’emplois entre différents pays de l’OCDE comme les Etats-Unis et les France…
Le premier biais repose sur la « mise en regard de différentes études nationales difficilement comparables » car les
traditionnelles questions de définitions et de champ rendent toujours délicates les comparaisons internationales. De surcroît, « la mesure des flux bruts est fortement biaisée
par l’existence de flux artificiels. » En effet, « en l’absence de suivi longitudinal des établissements le changement d’identifiant d’un
établissement pérenne de 100 salariés est confondu avec la destruction de 100 emplois et la création de 100 emplois. Si les études sur les États-Unis corrigent en général de ces effets,
il est difficile de le faire en France. Cela nécessite idéalement de disposer d’un fichier longitudinal de suivi des entreprises/établissements. » Le biais statistique risque d’être
d’autant plus important en France en raison de l’importance des restructurations intra-groupe.
Une autre source de biais réside dans le fait que « les études sur les flux de main-d’œuvre utilisent des fichiers d’établissements sur un champ restreint (…) ;
alors que celles sur les flux d’emploi les plus récentes utilisent des fichiers d’entreprises sur un champ qui, bien que plus large, reste non exhaustif. »
Fichiers d’établissement pour les flux de main d’œuvre, fichiers d’entreprises pour les flux d’emplois, champs de taille
différente, tout cela ne peut que produire des écarts et des erreurs de mesure.
« L’utilisation des DADS (…) couvrant l’ensemble des employeurs hors fonction publique d’État, permet de suivre les entreprises. La présence simultanée d’un identifiant
employeur et d’un identifiant salarié permet de repérer les changements d’identifiants et les restructurations grâce aux mobilités groupées qui s’observent alors entre l’ancien et le nouvel
identifiant. (…) La prise en compte du suivi des établissements réduit pratiquement de moitié la mesure des flux d’emplois, qui seraient alors nettement plus faibles en France qu’aux
États-Unis. »
In fine, « la correction divise par deux les flux d’emploi qui se révèlent ainsi nettement moins importants en France qu’aux
États-Unis. Chaque jour ouvrable en France, ce ne serait plus 10 000 emplois qui seraient détruits et 10 000 emplois qui seraient crées, mais 5000…
Secundo, cet article permet « d’analyser conjointement et sur un champ quasi exhaustif flux d’emplois et flux
de main d’œuvre ». L’analyse de la relation entre flux d’emploi et flux de main d’œuvre parait plus solidement fondée. « Le lien entre flux de main-d’œuvre et flux
d’emploi fait l’objet d’interprétations divergentes ».
Certains économistes privilégient les explications relatives à la qualité de l’appariement, dans le cadre d’un processus d’apprentissage. D’autres auteurs insistent sur les flux de
rotation.
Claude PICART va préférer l’approche par les déterminants sectoriels des flux de main d’œuvre à l’approche de CAHUC et ZYLBERBERG par le processus de destruction créatrice.
En fin de compte, l’ampleur flux de main-d’œuvre est révisée à la hausse, quasiment doublée. Cette augmentation « est plus le
signe d’un certain dualisme du marché du travail que de la vigueur du processus de destruction créatrice. »
Autrement dit, « les rotations ou excès des flux de main-d’œuvre sur les flux d’emploi, apparaissent plus liés à des caractéristiques sectorielles qu’aux flux
d’emplois. » Ce second point remet également et partiellement en question les conclusions de CAHUC et ZYLBERBERG, lesquels insistent sur une explication reposant
essentiellement sur le processus de destruction créatrice.
Refonder les comparaisons internationales
Une véritable coopération sur les méthodes de construction des bases de données est indispensable pour des comparaisons internationales pertinentes. Telle est la conclusion
principale de cette étude. En montrant que les flux d’emplois peuvent être surestimés en France par rapport aux Etats-Unis, cette étude permet d’avancer dans cette voie. « En réalité,
ils seraient nettement plus faibles que les flux d’emplois observés aux Etats-Unis. Ceci est plus conforme aux prévisions théoriques, selon lesquelles une plus grande protection de l’emploi
réduit les flux d’emploi. »A contrario, « les flux de main-d’œuvre mesurés en continu sont environ six fois plus importants que les flux d’emplois annuels alors que les
chiffres habituels sont dans un rapport de 1 à 3.» Enfin l’explication sectorielle et le dualisme du marché du travail tend à réduire le capacité explicative du processus de destruction
créatrice.
Attendons maintenant les réactions de Pierre CAHUC et André ZYLBERBERG.
A lire :
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Tout savoir (ou presque) sur les politiques d'emploi en France
Flux d’emploi et de main-d’œuvre en France : un
réexamen. Des flux d’emploi revus à la baisse et assez peu liés aux flux
de main-d'œuvre,


