Euro fort, dollar faible, monnaie forte et monnaie faible sont des expressions qui appartiennent au langage politico médiatique courant. Ceci est d’autant plus vrai que l’euro
vient de dépasser la barre des 1,53 dollar pour un euro.
Pourtant ces expressions qui semblent de bon sens, a priori, ont probablement un sens économique faible ou tout au moins fragile quand on tente d’en donner des
explications strictement économiques.
Petite démonstration à partir d’extraits choisis d’un court chat accordé par Jean-Paul Fitoussi au quotidien Le Monde.
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Jean-Paul Fitoussi « La force de l'euro favorise-t-elle la puissance de l'Europe ? », Chat Le Monde/OFCE, Le 13 décembre
2006
De la notion de force de la monnaie
« Le problème est que fréquemment est utilisée, dans le vocabulaire politique et médiatique, la notion de force de la monnaie.
Alors même que l'on constate qu'il n'existe aucune relation entre le niveau élevé du taux de change d'une monnaie et la puissance de son économie. Que
fréquemment, des pays ou des épisodes historiques qui les ont caractérisés ont conduit à montrer exactement l'inverse. Les politiques consistant à apprécier la monnaie rendaient exsangues les
économies, les affaiblissaient. »
Par exemple, entre 1990 et 2004, le taux de change de l’euro a évolué en sens inverse de la croissance économique de la zone. Ainsi, l’euro s’apprécie de 1991 à 1996, en
période de croissance molle, l’euro se déprécie jusqu’en 2000 quand la croissance accélère, et il s’apprécie à nouveau entre 2000 et 2004. Autrement dit, la demande externe est restreinte au
moment où la demande interne est déjà faible et, inversement, la demande externe est renforcée lorsque la demande interne est forte.
L'euro fort n’est pas un concept économique
« Nous avons hérité de ce concept parce qu'il a désigné une politique, celle du franc fort. Lorsque les Américains disent qu'ils veulent que leur monnaie soit forte, ils
le disent à la fois quand l'euro vaut 0,8 dollar, quand le dollar est fort, ou quand l'euro vaut 1,32 dollar. Ils tiennent toujours ce discours quel que soit le niveau du dollar. Aujourd'hui, le
dollar est faible par rapport à l'euro, mais les Américains ne sont pas en train de gémir devant la faiblesse de leur monnaie. Au contraire, ils disent que leur monnaie est forte parce qu'ils
savent très bien, comme tous les économistes, que le concept de faible ou fort appliqué à une monnaie est une figure rhétorique. »
Il semble que le concept de force d’une monnaie relève davantage de l’imaginaire, du symbole, collectif que des réalités économique sous jacentes, en tout cas en ce qui concerne
l’euro.
De la relation entre force de la monnaie et force de l’économie
« Mais il n'existe pas de relation générale. Ce que l'on peut affirmer, c'est qu'en principe, ce qui génère l'augmentation du taux de change, la "force" d'une
monnaie, c'est la bonne santé de l'économie. Et non l'inverse. C'est la raison pour laquelle quelle que soit l'économie, les taux de change ont tendance à se déprécier en période de
récession et à s'apprécier en période de croissance. »
Dans la zone euro c’est visiblement l’inverse. Certes, la croissance économique se porte mieux depuis 2004, mais en aucune manière ce regain de croissance ne permet d’expliquer
l’appréciation disproportionnée de l’euro.
Ne pas inverser la causalité
« Ce n'est pas l'euro fort qui pourrait faire l'Europe forte, mais le contraire. La force de l'Europe pourrait se transmettre à l'euro. C'est parce que
l'euro est fort que les entreprises sont peu compétitives, et non pas l'inverse. Un euro fort signifie l'augmentation en devise étrangère des prix des biens et des marchandises produits en
Europe. (…) Donc on voit bien que c'est la force de la monnaie qui rend l'économie moins compétitive. C'est pourquoi je disais qu'il fallait inverser la causalité. C'est lorsque les
entreprises sont très compétitives que la monnaie peut s'apprécier. Non seulement l'appréciation de la monnaie n'est pas un moyen de rendre les entreprises plus compétitives, mais au
contraire, de détruire leur compétitivité. »
Logiquement, lorsque les entreprises sont compétitives, la croissance et l’emploi progressent, la situation économique globale s’améliore, et cela doit contribuer à l’appréciation
de la monnaie du fait de l’afflux de capitaux dans la zone sous la forme d’investissements productif et financiers.
Appréciation de l’euro, compétitivité et délocalisations
« Si aujourd'hui les Européens se plaignent d'un euro fort, c'est parce qu'ils constatent que le niveau élevé du taux de
change de l'euro conduit à accélérer la désindustrialisation de l'Europe. Parce que certaines entreprises industrielles n'exportent plus, ou beaucoup moins, et donc finissent par
décider de s'implanter, au moins partiellement, en zone dollar, de délocaliser une partie de leurs activités. Il ne s'agit pas de savoir si une monnaie est forte ou faible, la vraie
question est de savoir si une économie est forte ou faible. Il est évident que si la gestion de la monnaie conduit l'ensemble des entreprises à délocaliser de plus en plus leurs
activités, la force de la monnaie accélérera le déclin de l'économie. »
Si, clairement, on ne peut se satisfaire d’une monnaie dont le taux de change pèse sur les performances économiques de la zone, on peut se demander à quoi bon être fort, ou encore,
peut-on réellement parler de force ?
De l’attractivité de la France malgré l’appréciation de l’Euro
« Si des capitaux étrangers viennent s'investir en France, c'est bien parce qu'ils y trouvent un avantage. Et que donc ils ne considèrent
pas la France comme un pays peu compétitif, rigide, ayant une main-d'œuvre paresseuse et étouffé par les réglementations administratives. C'est donc bien une preuve de ce qu'il y a quelque chose,
dans le discours sur les rigidités de l'économie française, qui ressort davantage de la rhétorique que de la réalité. La vraie question n'est pas celle de faire un concours de beauté
entre pays européens pour attirer le maximum d'investissements étrangers, l'Europe n'est pas un continent peu développé, mais au contraire de prendre conscience de la
puissance économique de l'Europe – c'est quand même le marché le plus riche du monde (450 millions d'habitants ayant un niveau de revenu élevé) –, et de faire redémarrer en Europe la
demande interne, c'est-à-dire l'investissement et la consommation. »
La compétitivité ne s’obtient pas par la compétition entre membres de la même zone, entre membres d’une Union, pour gagner des parts de marché au détriment de ses partenaires, mais
plutôt en faisant en sorte d’accroitre la taille du marché global, commun et unique, pour le bien de chacun et le bien de tous. Autrement dit, il faut substituer une logique de croissance à
une logique de part de marché, ou encore, il convient de remplacer une stratégie, un jeu à somme nul – Win/Loose (ce que gagnent les uns, le sautes le perdent) – par un jeu à somme positive –
Win/Win ou tout le monde est gagnant.
Des gains de productivité à la compétitivité
« Mais pour cela, il faut conduire une stratégie presque inverse àcelle qui est aujourd'hui conduite. A savoir une stratégie de productivité,
d'augmentation des salaires. L'un étant le corollaire de l'autre. Si la productivité augmente, cela signifie que les travailleurs européens produisent davantage en une
journée. Et il est donc normal que leur journée leur soit davantage payée. Alors qu'aujourd'hui on essaie de réduire les salaires pour gagner en compétitivité par rapport aux autres pays
européens et, dit-on, par rapport au reste du monde, i.e. la stratégie exactement inverse. Si je dis "dit-on", "par rapport au reste du monde", c'est parce que l'argument est complètement
fallacieux. Si je baisse les salaires de deux points en Europe pour gagner en compétitivité, mais que d'un autre côté l'euro s'apprécie de 50 %, cela signifie que d'une main j'ai étouffé la
demande interne en Europe, donc le pouvoir d'achat des Européens, mais que de l'autre j'ai augmenté les salaires européens sur les marchés mondiaux. On voit donc bien qu'on est là aussi en pleine
contradiction, en pleine rhétorique. »
On ne peut durablement gagner en productivité, et donc durablement gagner en compétitivité, en baissant le niveau des salaires. En effet, les salariés sont d’autant plus productifs
qu’ils sont motivés par des salaires plus élevés. On sait aussi que la hausse de la production et de la croissance potentielle dépend des gains de productivité. Et ce sont bien ces gains de
productivité qui en réduisant les couts unitaires de production permettent d’améliorer durablement la compétitivité hors prix et la compétitivité-prix d’une économie.
Des marges de manœuvres des pays de l'Union européenne
hors zone euro
« Les pays de l'Union européenne hors zone euro s'en sortent mieux parce qu'ils ont moins de contraintes et qu'ils ont une politique globale plus cohérente. Ils ont
davantage de marges de manœuvre sur tous les instruments de la politique économique, sur la monnaie comme sur le
budget. »
De l’absence de marges de manœuvre au sein de l’Euroland
« Maintenant, il faut bien comprendre que les difficultés dans lesquelles se trouve l'Europe aujourd'hui ne tiennent pas à l'euro en soi, mais à la forme de
gouvernement que s'est donnée l'Europe. On a construit l'Europe pour en faire une économie puissante. Une économie puissante doit disposer d'instruments puissants de gestion. Les
instruments puissants de gestion d'une grande économie sont : la politique monétaire, la politique budgétaire, la politique industrielle, la politique de change. Mais lorsque l'on
observe les choses de près, on s'aperçoit que ces instruments ne peuvent être utilisés en Europe, parce qu'ils sont verrouillés. »
Du manque de politique économique dans l’Euroland
« L'instrument monétaire est verrouillé non pas par la BCE, mais par les traités européens, qui ne donnent à la BCE que la mission de stabilité des prix, que d'autre part,
l'instrument budgétaire est verrouillé par le Pacte de stabilité, et qu'enfin, l'instrument de politique industrielle est empêché par la politique de la concurrence qui, en Europe, est
fédérale. »
La quasi absence de levier macroéconomique pour les économies de la zone euro se traduit par l’obligation d’obtenir des résultats par le biais de politiques structurelles
consistant à agir sur le niveau des prélèvements obligatoires, sur celui des dépenses publiques, sur le niveau de la dette publique, … Or, de nombreuses analyse récentes montrent que si des
réformes structurelles sont indispensables, elle aboutissent d’autant plus efficacement dans une environnement macroéconomique porteur qui implique de ne pas demander que des sacrifices aux
populations. Il semble qu’il y ait davantage complémentarité entre réformes structurelles et politiques macroéconomiques que substituabilité.
Une grande économie gérée comme une petite économie
« On a une grande économie, on a verrouillé les instruments de gestion d'une grande économie, que reste-t-il ? Eh bien, il ne reste que
les instruments de gestion des petites économies. C'est-à-dire la compétitivité "prix". Et voilà pourquoi on se trouve dans la situation de croissance molle dont
nous souffrons tous, et notamment le pouvoir d'achat des salaires souffre. On est donc en pleine contradiction entre les moyens et les fins. »
On ne peut pas réguler une grande économie peu ouverte, et qui dépend surtout de sa demande interne, comme une petite économie très ouverte, qui dépend bien plus de la demande
externe.
De l’inadéquation des moyens aux fins
« La fin, c'est la grande économie puissante. Le moyen, c'est l'instrument de gestion de la petite économie ouverte. Alors de cette façon, on ne voit pas
très loin. Exemple : les Européens, à grand renfort de déclarations, de rapports et de réunions, ont décidé à Lisbonne de devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive du monde. Bravo
! C'est un bel objectif que celui de souhaiter être plus intelligent que les autres. Mais en même temps, on a ajouté subrepticement la condition qu'il ne devait en coûter pas un centime d'euro
aux divers gouvernements européens. Voilà donc un grand objectif et un tout petit moyen. Qu'on ne s'étonne pas alors que les objectifs ambitieux qu'on se donne ne soient pas
atteints. »
Le sentiment de déception lié à ce décalage entre finalités et moyens est potentiellement dangereux car il peut contribuer à alimenter des confusions et un sentiment anti européen.
Qu’on pense au référendum du 29 mai 2005.
Finalement, Euroland n’est pas Disneyland …
« Il faudrait accepter l'Europe, ne pas avoir peur de notre propre puissance et avoir les moyens de la gérer, se donner les instruments pour gérer l'Europe. On
voit bien où est le manque : il est du côté politique. Ces instruments ne peuvent exister vraiment que dans la mesure où il existe une autorité légitime qui puisse les utiliser. Cette
autorité légitime ne peut être que politique, puisque c'est la démocratie qui donne la légitimité dans un système. »
Quand le manque de volonté politique pèse sur l’économie et, …, in fine, sur la construction politique de l’Union et dons sur sa pérennité.
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… ni même Démocratie-Land
« On n'a pas tiré les conséquences politiques de ce que l'Europe avait accompli dans le domaine économique, et que le problème (…) vient de ce que
le politique européen est très faible. (…) un phénomène structurel. Un politique qui ne peut décider qu'à l'unanimité est un politique faible. Or le Conseil européen ne peut décider qu'à
l'unanimité sur les sujets importants. Autant dire que la décision politique européenne est paralysée. On voit concrètement que cela conduit à un politique faible. Et donc à une absence
de poids politique de l'Europe sur la scène mondiale. Et comme il existe entre le politique et l'économique des relations dialectiques, la faiblesse du politique peut entraîner celle de
l'économique.
Aujourd'hui, le problème européen est que la BCE est la seule banque centrale du monde à ne pas obéir à une procédure dite "de responsabilité" (accountability,
en anglais), à savoir une procédure aux termes de laquelle une agence indépendante, banque centrale ou autorité de régulation, fasse rapport devant une assemblée politique qui a le pouvoir de
modifier les statuts de l'agence, en l'occurrence de la banque centrale.
Lorsque le président de la FED va rendre des comptes au Congrès américain, il sait que celui-ci peut modifier ses statuts par une loi. Donc il a
conscience qu'il doit internaliser dans sa politique les préoccupations des hommes politiques. C'est cet aspect qui manque en Europe, et c'est cet aspect qu'il convient de rétablir. Mais on voit
bien la difficulté de le mettre en œuvre en Europe, car devant quelle assemblée politique la BCE pourrait-elle faire rapport ? Dans les autres pays, c'est devant les Parlements, mais en Europe ?
Le Parlement européen n'est pas encore un parlement de pleine souveraineté.
On pourrait imaginer que ce soit le Conseil européen, mais celui-ci ne peut se décider qu'à l'unanimité, donc on voit bien qu'il y a un vrai problème, qui ne pourrait être
résolu que s'il y avait un gouvernement européen. Je crois quand même qu'un gouvernement fédéral européen existera, même si c'est à long terme. On pourrait imaginer des pas en
avant qui, même s'ils ne sont pas tout à fait satisfaisants, accroîtraient à la fois la responsabilité de la BCE, et donc sa légitimité. Même si le Parlement européen n'a pas tous les pouvoirs
des parlements nationaux, il suffirait qu'à l'issue des auditions auxquelles procède le Parlement européen de la BCE, il puisse y avoir la potentialité d'une procédure de
responsabilité. Je dis "potentialité", car jamais le Congrès américain n'a modifié les statuts de la FED. Mais s'il ne les a pas modifiés, c'est précisément parce que la FED, connaissant
son pouvoir, a internalisé ses préoccupations. »
En résumé, le problème de l’Union européenne et celui de la Zone euro, est d’abord un problème d’ordre politique aux conséquences économiques lourdes, via notamment l’évolution du
taux de change de l’euro qui fluctue au gré des politiques de changes concernant les autres monnaies.
Une Union d’économies, est d’abord une Union de Pays. Mais une Union de pays ne peut aboutir sans Union des Nations, et donc des populations. Or, peut-il y avoir Union des
populations sans Institutions Démocratiques réellement Représentatives des intérêts du (des) peuple(s) ?
Si « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », alors le constat est sans ambigüité : nous n’avons ni l’un, ni
l’autre.
A suivre, …
A consulter :