David MOUREY

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David MOUREY
Pontault-Combault (77340)
  Professeur de Sciences Economiques et Sociales

 
La démocratie exige le débat
 
L’objectif de ce blog est de tenter de valoriser le débat et la démocratie. Certes, l’objectif est ambitieux mais l’ampleur de l’enjeu ne doit pas nous conduire à la résignation. Nous devons nous en donner les moyens.
   
Voir l'article :   "De l’importance du débat dans une démocratie moderne"
   
« J’apprends beaucoup des gens avec qui je suis en désaccord,
j’apprends très peu des gens avec qui je suis d’emblée en accord.
C’est normal car être en désaccord implique de comprendre
la nature, la valeur, la profondeur de l’argument
qui est utilisé dans le débat. »
.
   CONFERENCE DE JEAN-PAUL FITOUSSI, Mercredi 20 avril 2005
.
Dimanche 2 décembre 2007
par David MOUREY publié dans : Egalité et Equité
 
Dans un article récent publié mercredi 28 novembre  2007 par le quotidien « Le Monde » et intitulé « Inégalités : l'horizon de faible espérance », Jean-Paul Fitoussi montre que le débat actuel sur le pouvoir d’achat est un symptôme et une illustration d’un mal plus profond, celui d’un « horizon de faible espérance ».
 
« Inégalités : l'horizon de faible espérance »
 
Cette mise en perspective dans le long terme des contraintes du court terme permet de mieux comprendre les causes fondamentales de notre problème de pouvoir d’achat.
 
Or, c’est bien en évitant de confondre les symptômes de la maladie et la maladie elle-même qu’il est possible de vaincre le mal. Dans le cas contraire, celui de la confusion, on peut faire disparaître temporairement le symptôme et avoir l’illusion du succès sans pour autant remédier durablement au problème dont la réapparition ne saurait tarder.
 
Jean-Paul Fitoussi établit un lien entre la dynamique des inégalités et l’évolution du pouvoir d’achat.
 
Lutte contre les inégalités et pouvoir d’achat
 
« La mère de toutes les batailles sociales étant le combat contre les inégalités, notre défaite collective dans cette lutte résume toutes les autres. »
 
Croissance des inégalités intranationales
 
Il convoque le dernier rapport  du Fonds monétaire international (FMI) » qui «  établit sans conteste que la croissance des inégalités intranationales, quel que soit le niveau de développement des pays du monde, fut dans les dernières décennies un phénomène universel, à quelques rares exceptions près. »
 
C’est la combinaison de trois phénomènes de long terme, la globalisation commerciale, la globalisation financière et le progrès technique qui permet d’expliquer l'accroissement quasi universel des inégalités intranationales.
 
Quelles en sont les conséquences ?
 
Dans une société ahistorique et fluide :
respect des capabilités
 
« Dans un monde ahistorique, où la diversité des conditions initiales des individus n'emporte aucun effet, où le passé ne détermine ni le présent ni l'avenir, les inégalités sont un puissant moteur du progrès économique et social. C'est le monde parfait de la théorie des marchés où les inégalités du présent n'empêchent en rien l'égalité des destins. Dans cette vision ahistorique, les inégalités et leur croissance sont les moteurs puissants d'une mobilité sociale ascendante, les marqueurs de nouvelles opportunités. »
 
Dans le contexte d'une société fluide, la croissance des inégalités trouve toute sa justification dans la mesure ou elle est le moteur de la mobilité sociale ascendante. Les capabiltés sont respectées. Chacun peut concevoir et accepter un certain degré d’inégalités et éventuellement un creusement de celles-ci tant qu’il pense sérieusement que ses chances d’améliorer sa situation relative et ou absolue sont réelles, effectives.
 
Selon Amartya SEN, dans la partie « La liberté individuelle : une responsabilité sociale» de l’ouvrage « L'Économie est une science morale », pages 64 et 65, « De la liberté par rapport aux moyens de la liberté », « La liberté de mener différentes sortes de vies correspond exactement à l'ensemble formé par différentes combinaisons de fonctionnements humains, ensemble en lequel une personne est à même de choisir sa vie. C'est ce qu'on peut appeler la « capabilité » de la personne. La « capabilité » d'une personne dépend de nombreux éléments qui comprennent aussi bien les caractéristiques personnelles que l'organisation sociale. La responsabilité de la société à l'égard de la liberté individuelle impose qu'on attache de L'importance à l'accroissement des « capabilités » dont disposent réellement des personnes différentes. Et le choix de l'organisation sociale doit être fait en fonction de sa capacité à promouvoir les « capabilités » humaines. »
 
Dans une société historique bloquée :
absence ou manque de capabilités
 
Dans notre monde non idéal, il existe des obstacles à la réalisation des capabilités : « obstacles à l'éducation, à la formation et à l'investissement personnel, en raison notamment du rationnement du crédit. » Quand le passé et donc les conditions initiales redeviennent déterminants du futur des individus, les perspectives d’avenir de chacun s’assombrissent. Quand l’avenir se conjugue au passé, il ne peut y avoir de projet, il ne peut y avoir de progrès.
 
La mobilité sociale est freinée car désormais, on n’a pas ce qu’on mérite mais on n’a ce qu’on hérite.  C’est bien la transmission du capital social, culturel, financier et patrimonial qui va permettre aux individus de mener à bien leurs projets.
 
En l’absence du respect du principe des capabiltés, « les opportunités que créent les nouvelles inégalités ne peuvent alors être saisies que par ceux qui bénéficient de conditions déjà favorables. »
 
L’égale liberté de pouvoir mener ses projets n’est pas respectée. Seuls ceux qui possèdent déjà, qui cumulent déjà les avantages peuvent choisir un avenir. Les autres ne pourront que subir un futur qui s’imposera, qu’ils le veuillent ou non.
 
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »
 
Charles BAUDELAIRE (1821-1867) dans un Recueil : « Les fleurs du mal », écrivait :
 
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits »
 
 
En repensant à ces célèbres et magnifiques vers, j’ai envie d’écrire en toute modestie ceci :
 
« Quand le ciel bas et lourd des inégalités persistantes
pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant
de ceux qui n’ont pas d’avenir à construire et qui sont donc
en proie aux longs ennuis
liés à un passé qu’ils traînent comme un boulet,
Et que de l'horizon
des figures possibles
embrassant tout le cercle
des opportunités potentielles
Il nous verse un avenir noir
plus triste que les nuits passées »
 
Autrement dit, « Les inégalités d'aujourd'hui aggravent alors les inégalités de destin, en un mouvement cumulatif insoutenable socialement. » Ou encore, les inégalités d’hier déterminent les positions sociales d’aujourd’hui et l’absence de perspective pour demain. Une telle dynamique nous conduit bel et bien vers un « un horizon de faible espérance » selon la belle formule de Jean-Paul Fitoussi.
 
Dynamique inégalitaire et pouvoir d'achat
 
« Un symptôme de cette évolution vers "un horizon de faible espérance" est illustré par le débat actuel sur la mesure du pouvoir d'achat. L'indice des prix, qui par définition est une moyenne, ne rendrait pas bien compte de l'évolution du pouvoir d'achat, notamment des populations les plus défavorisées. Il conviendrait d'en créer une pluralité pour mieux refléter son évolution par catégorie. Pourquoi pas ? Mais si le problème se pose en ces termes aujourd'hui, c'est que l'on suppose implicitement que le passage d'une catégorie à l'autre devient de plus en plus difficile, et surtout que la probabilité d'une augmentation du pouvoir d'achat par augmentation des revenus et des salaires devient de plus en plus faible. »
 
Le débat actuel sur le pouvoir d’achat serait aussi intense car les perspectives de progression salariale seraient si faibles pour la plus grande partie des salariés que le seul moyen de voir son revenu réel (son pouvoir d’acheter des biens et services en quantités et en qualités croissantes augmenter pour mieux satisfaire ses besoins) serait d’obtenir des baisse de prix, éventuellement des ralentissements conséquents de l’inflation.
 
« Dans le contexte d'une société bloquée, la croissance des inégalités perd donc l'essentiel de sa justification, puisqu'elle n'est plus le moteur de la mobilité sociale ascendante. » (…) « De surcroît, (…) Il pourrait en résulter une (...) société (…) encore moins dynamique, encore plus fragmentée. »
 
Non seulement, la dynamique observée des inégalités réduit, voire détruit les perspectives d’avenir, mais de surcroît, cette dynamique, si elle persiste, va rendre les conditions de  vie et les perspectives des générations futures encore plus sombres. Si la société devient encore moins dynamique, on risque d’entrer dans l’ère du « développement durable à rebours »…
 
Dynamique des inégalités et développement durable
 
La notion de développement durable proposée par le Rapport BRUNDTLAND en 1987 pose que
« Le développement durable est un développement qui permet aux générations présentes de satisfaire leurs besoins sans compromettre la capacité des générations futures de répondre à leurs propres besoins. »
Le développement durable est donc un développement qui permet de répondre aux besoins du présent sans compromettre la satisfaction des besoins du futur. Il implique une forme de solidarité entre les générations. 
 
Etant donné la dynamique observée des inégalités, notre mode de développement pourrait compromettre la capacité des générations futures à satisfaire leurs propres besoins. Dans cette perspective, il ne serait pas durable, il risquerait de conduire à un moindre développement humain des générations de l’avenir…
 
On est encore plus éloigné d’une conception plus exigeante du développement durable au sens d’AMARTYA SEN (Prix Nobel d'économie en 1998), lequel se fondant sur une remarque de l'économiste Robert SOLOW (Prix Nobel en 1988) a formulé de façon plus précise l'idée du développement durable en insistant sur l'obligation de laisser à la génération suivante « tout ce qu'il faut pour atteindre un niveau de vie au moins aussi bon que le nôtre et que celle-ci veille à la même chose pour la génération qui la suit ». 
 
Certes, nous dit Jean-Paul Fitoussi, l'investissement dans l'éducation et notamment dans l'enseignement supérieur et la recherche serait des plus favorables à la croissance si et seulement si, « il était accompagné des mesures nécessaires à remettre en marche la mobilité sociale ascendante, c'est-à-dire une dynamique de progrès social », dynamique propice au développement durable.
 
A consulter :
 
 
 
 
 
 
  
 
 
 
 
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Mercredi 29 août 2007
par David MOUREY publié dans : Egalité et Equité
 
J’ai découvert, au début de l’été, entre fin juin et début juillet, les travaux d’un jeune économiste qui met en perspective les recherches du Prix Nobel d’économie 1998, Amartya SEN.
 
Alexandre BERTIN est Docteur en Economie (Ph-D in Economics) et Chercheur associé au GREThA (Research Associate) à l’université de Bordeaux.
 
Il s’est spécialisé dans la mise en perspective des travaux d’Amartya SEN. C’est vraiment très  intéressant. Tous les grands thèmes de recherche de Sen sont passés en revue : Démocratie, libertés, égalités, équité, capabilités, pauvreté....
 
Au lieu de se limiter aux critiques habituelles sur les travaux de SEN, lequel ne ferait que réactualiser les outils micro-économiques de la théorie néoclassique (théorie maudite selon certains…), Alexandre BERTIN cherche à mettre en évidence les champs de recherche que peut ouvrir, par exemple, l’approche par les capabilités.
 
Cette approche permettrait de repenser fondamentalement la question des indicateurs de pauvreté, de répondre autrement à la question de la justice sociale et de reconsidérer les bases d’une démocratie moderne.
 
Néanmoins, j’ajouterais, qu’Alexandre BERTIN, en chercheur soucieux de la plus grande objectivité possible, n’hésite pas à porter des critiques sur les propositions d’un auteur qu’il apprécie et à pointer les faiblesses majeures de quelques raisonnements.
 
J’en veux pour preuve la première « Note de lecture » qu’il propose sur un blog ad hoc et qui porte sur l’ouvrage d’Amartya SEN : « Identité et violence ».
 
Je conseille donc à chaque lecteur de mon blog, de se rendre sur le site et sur le blog de ce jeune chercheur prometteur afin de remettre en question ses conceptions sur la démocratie, la liberté, l’égalité…..
 
Le site d’Alexandre Bertin : cliquez ici 
 
 
Le Blog d’Alexandre Bertin : Note de lecture
  
Note de lecture... pour une liberté de critiquer
 
 
 
Quelques extraits des travaux d’Alexandre BERTIN
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pauvreté multidimensionnelle et capabilités
 
« L'analyse économique de la pauvreté est aujourd'hui à un moment charnière : si les approches multidimensionnelles ont acquis un certain niveau de reconnaissance dans les cercles universitaires et institutionnels, il n'en reste pas moins que les orientations de politiques économiques focalisent encore les programmes de lutte contre la pauvreté sur le seul aspect monétaire. Les raisons principalement invoquées sont la facilité avec laquelle les analyses monétaires identifient les ménages pauvres ainsi que la mise en oeuvre rapide des transferts de fonds envers les plus pauvres. Toutefois, il est aujourd'hui nécessaire de s'interroger sur l'efficacité du ciblage des populations en utilisant le seul critère monétaire. L'approche par les capabilités, en proposant un critère multidimensionnel pour évaluer le bien-être des individus permet de dépasser les limites inhérentes à une approche purement monétaire. Cependant, la question de la mesure des capabilités reste entière. … ».
 
Documents liés à cette page : Thèse de doctorat
 
Pauvreté multidimensionnelle et capabilités, lire la suite ici : Accéder à la page
 
 
Théories contemporaines du développement humain
 
« Depuis le début des années 1990 et suite à la grave crise de la dette qu'ont traversé les pays du Sud, les politiques de développement ont commencé à prendre en compte, dans leurs orientations et leurs programmes, les impasses liées à la croissance économique ultra-libérale. Les conséquences sociales des Programmes d'ajustement structurel et l'inefficacité des filets de protection sociale sur les plus démunis ont amené les Institutions Internationales, et le PNUD en tête, à introduire dans leur réflexion des idées alternatives. Si depuis F. Perroux nous savons que croissance et développement ne sont pas équivalents, l'introduction des idées proposées par Amartya Sen pour repenser le développement sur des bases plus 'humaines' permettent de placer l'être humain au coeur des préoccupations politiques, sociales et économiques.Le principal objectif du développement humain " est d'élargir la gamme des choix offerts à la population, qui permettent de rendre le développement plus démocratique et plus participatif. Ces choix doivent 'comprendre des possibilités d'accéder aux revenus et à l'emploi, à l'éducation et aux soins de santé et' à un environnement propre ne présentant pas de danger. L'individu doit également avoir la possibilité de participer pleinement aux décisions de la communauté et de jouir des libertés humaines, économiques et politiques." d'après le PNUD. Cette définition rejoint celle proposée par Amartya Sen dans son Nouveau Modèle Economique et dans l'ensemble de son oeuvre…. »
 
Documents liés à cette page :
 
 
 
 
 
 
 
Théories contemporaines du développement humain, lire la suite ici : Accéder à la page
 
 
Economie politique de l'approche par les capabilités
 
« L'approche par les capabilités, volontairement incomplète dans la version originelle d'Amartya Sen, ne propose pas de théorie de la justice au sens de Rawls, mais un cadre d'analyse de l'état d'une société et de la qualité de vie des individus qui la composent. Le caractère incomplet de l'approche repose sur l'absence d'une liste définitive d'éléments constitutifs de la qualité de vie d'un individu. Si la capabilité reste le critère central, Sen refuse d'établir un ensemble de capabilités à partir duquel il serait possible de comparer le bien-être d'individus disparates et dont les buts sont aussi différents que les raisons qu'ils ont de vouloir les atteindre. Si certains lui reprochent cette absence de volontarisme dans l'établissement d'une telle liste, à l'image de Martha Nussbaum, qui pour sa part, propose une liste de dix capabilités humaines centrales, universellement partagées, Sen refuse d'endosser une position paternaliste et universaliste qui ignorerait la pluralité des buts et des identités des individus et des valeurs auxquels ils adhèrent.
Sen n'est toutefois pas hostile à toute idée de liste, dès lors que celle-ci est socialement construite sur la base d'un débat démocratique et participatif. Il reconnait même, en 1993, qu'il existerait une liste minimale d'éléments vitaux nécessaires à l'individu pour échapper à la pauvreté et à une mort certaines. Toutefois, la force de l'approche par les capabilités repose sur la possibilité d'établir une liste en fonction de la culture, des coutumes et de normes en vigueur dans la société étudiées. Ainsi, quels que soient les éléments composant la liste, il est possible de juger du bien-être humain sur la base des capabilités. Il est également possible de juger de la société à partir de l'ensemble des capabilités qui sont valorisées dans la société.
C'est à partir de cette liste contextualisée qu'il est également possible de proposer des critères de justice…. »
 
Documents, en cours, liés à cette page :
 
Liberté, égalité et capabilités: l'apport d'Amartya Sen aux questions d'inégalités
 
L'approche par les capabilités d'Amartya Sen : une nouvelle voie pour le socialisme libéral
 
Economie politique de l'approche par les capabilités, lire la suite ici : Accéder à la page 
 
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Mardi 12 juin 2007
par David MOUREY publié dans : Egalité et Equité
 J’ai découvert hier un nouveau blog, celui de Daniel Cohen.
 
Refondation de la gauche : "Pour un New Deal" par Daniel Cohen
  
Dans son premier billet, Daniel Cohen s’interroge en particulier sur la manière dont la gauche aborde la question fondamentale des inégalités.
 
Comme habituellement, les textes de Daniel COHEN sont très riches. Il exprime de nombreuses réflexions en peu de mots.
 
Daniel COHEN à Pontault-Combault, le 15 mai 2006, pour une conférence sur la mondialsiation devant 350 élèves venus de trois lycées, situés dans trois villes différentes. Merci Daniel !
 
Je ne vais pas ici et maintenant commenter l’intégralité du billet de Daniel COHEN, mais simplement poser la question suivante :
 
Selon Daniel Cohen, « Pour la gauche, l’inégalité est fondamentalement un fait social.. ».
 
Son problème se trouve « dans la difficulté à renouveler sa réflexion sur les instruments à utiliser. La gauche reste prisonnière de l’idée selon laquelle l’économie entraîne le social et du corrélat qui veut que pour agir sur celui-ci, il suffit d’agir sur celle-là. Or cette équation est invalidée deux fois. D’abord, il est de plus en plus difficile de réguler l’économie. Ensuite, à supposer qu’on y parvienne, cela ne suffit plus à résorber les nouvelles inégalités sociales. »
 
Une partie du problème rencontré, par la gauche et par la droite, n’a-t-elle pas pour origine l’opposition erronée, qui est souvent présentée, entre égalité
et équité ?
 
Egalité et équité
 
Pour trouver les bons instruments de lutte contre les inégalités, ne doit-on pas préalablement abandonner cette vision qui se traduit par une mauvaise lecture du phénomène inégalitaire ?
 
Dans trois billets précédents, j’avais tenté de montrer en m’appuyant sur les travaux du rapport Minc (1994), sur l’ouvrage de Jean-Paul FITOUSSI « Le débat interdit » (1995)et sur le livre d’Amartya SEN « Repenser l’inégalité » (1992 pour la version en anglais) que cette confusion était un problème en soi.
 
Je rappelle brièvement quelques éléments de l’introduction à ces trois billets.
 
La période qui précède des élections majeures, comme les élections présidentielles et législatives, donne toujours lieu à de nombreux échanges entre les candidats sur les meilleurs moyens mobilisables pour réduire les inégalités économiques et sociales et sur les objectifs qu’il faut poursuivre.
 
La réponse au problème des inégalités, la plus fréquemment avancée, se trouverait dans la recherche de l’équité. Il ne faudrait pas chercher davantage d’égalité mais plutôt rechercher l’équité.
 
Cette manière d’envisager la question de inégalités et des objectifs qu’il convient de fixer pour y remédier n’est pas pertinente car elle consiste implicitement à opposer l’égalité à l’équité.
 
Cette position était défendue en 1995 par Alain Minc dans un rapport au premier ministre Edouard Balladurd, intitulé « La France de l’an 2000 ».
 
Aujourd’hui, on peut avoir l’impression légitime que l’histoire bégaie. Mais la répétition de l’histoire, ici, n’est pas un bon signe car elle implique que nous reproduisons les mêmes erreurs. Autrement dit, nous n’avons peut-être pas beaucoup avancé en matière de réflexion et de lutte contre les inégalités depuis le milieu des années 90.
 
Vous trouverez dans les billets suivants, des éléments de reflexion sur cette épineuse question avec des extraits commentés des thèses avancées par les auteurs.
 
 
 
 
Je tiens à ajouter, puisque ce billet porte d’abord sur le problème posé par Daniel COHEN dans son texte, qu’en 1996 un ouvrage d’une exceptionnelle qualité a été publié sur cette question des inégalités. Le livre était intitulé « Le nouvel age des inégalités ».
 
Ce livre est issu des travaux d’un groupe de réflexion animé par Jean-Paul Fitoussi et Pierre ROSANVALLON dont Daniel COHEN faisait partie.
 
Les auteurs montrent clairement l’émergence de nouvelles formes d’inégalités et donc d’une nouvelle dynamique des inégalités.
 
En résumé, aux inégalités traditionnelles vont se cumuler des  inégalités dites dynamiques. Les premières sont caractéristiques des inégalités entre groupes sociaux alors que les secondes se rencontrent  au sein des groupes sociaux eux-mêmes.
 
Les inégalités traditionnelles étaient donc inter-catégorielles, elles exprimaient des disparités (entre deux catégories sociales), alors que les inégalités qualifiées de dynamiques sont intra-catégorielles, elles expriment davantage des phénomènes de dispersion (entre deux ou plusieurs catégories sociales).
 
Si les premières étaient acceptées car légitimées par un principe d’égalité, les secondes ne le sont plus. Il faut trouver de nouveaux principes de légitimation de ces nouvelles formes d’inégalité afin que celles-ci deviennent acceptables comme l’étaient celles-là.
 
De nombreux dirigeants et observateurs pensent que la solution réside dans la distinction entre égalité et équité. Il ne faut pas chercher davantage d’égalité mais plutôt se mettre en quête de l’équité.
 
Les travaux évoqués dans ce billet montrent au contraire que cette distinction est factice et qu’elle ne peut aboutir qu’à l’adoption d’instruments inadaptés dans la lutte contre les inégalités, traditionnelles et nouvelles.
 
Quand Daniel Cohen, dit que Pour la gauche, l’inégalité est fondamentalement un fait social.. " et que son problème se trouve surtout  " dans la difficulté à renouveler sa réflexion sur les instruments à utiliser", j’ai tendance à penser qu’une partie de la réponse se trouve peut-être dans la conception de l’égalité défendue ici.
 
Il ne faut pas opposer égalité et équité….
 
Et je développe ce point de vue dans les trois billets rappelés ci-dessus.
 
Le blog ici: Daniel Cohen
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Mardi 6 mars 2007
par David MOUREY publié dans : Egalité et Equité
Dans la préface de son ouvrage « Repenser l’inégalité », Seuil, 2000, Amartya SEN écrit :
 
Comme l'indique son titre, ce livre entend porter un regard nouveau sur l'inégalité. Mais il se propose aussi d'évaluer les modes d'organisation sociale en général : l'inégalité en dépend. 
 
Égalité de quoi ?
(P 9 et 10)
 
La question clef pour analyser et mesurer l'inégalité,c'est : « Égalité de quoi ? »
 
(…) les éthiques de l'organisation sociale qui ont résisté à l'épreuve du temps ont quasiment toutes en commun de vouloir l'égalité de quelque chose (…). Non seulement il existe des « égalitaristes du revenu » qui veulent les mêmes rentrées d'argent pour tous et des « égalitaristes du bien-être social » qui revendiquent un accès égal à ce bien-être, mais les utilitaristes classiques préconisent, eux aussi, que l'on accorde une importance égale aux « utilités » de tous, et les libertariens purs que l'on reconnaisse à tous l'égale jouissance d'une classe entière de droits et de libertés.
Tous sont « égalitaristes » sur un point crucial - ils prônent résolument l'égalité de quelque chose que tout le monde devrait avoir, et qui est absolument vital dans leur approche particulière. Lorsqu'on perçoit le combat d'idées comme un affrontement entre partisans et adversaires de l'égalité - ce que font souvent les écrits théoriques -, on manque donc une caractéristique essentielle du sujet. (…)
 
Égalité centrale, inégalité induite
 
Assigner le premier rôle à la question « Égalité de quoi ? » invite à appréhender les débats entre écoles de pensée à partir de l'aspect qu'elles choisissent respectivement de privilégier pour en faire le centre de la pratique sociale, où l'égalité est impérative. Cette exigence agira ensuite comme une contrainte sur la nature des autres décisions sociales. Si une théorie impose l'égalité sur une variable, elle devra peut-être se montrer inégalitaire sur une autre, puisqu'il est tout à fait possible qu'il y ait conflit entre les deux égalisations. (…)
 
Égalité de quoi ?
(pages 31 et 32)
 
Pourquoi l'égalité ? Quelle égalité ?
 
Pour une analyse éthique de l'égalité, les deux grandes questions sont :
1) Pourquoi l'égalité ?
2) Égalité de quoi ?
Elles sont distinctes mais interdépendantes. Impossible de (…) répondre à la première question sans traiter la seconde. C'est évident. Mais si nous trouvons une réponse à la seconde, avons-nous encore besoin de répondre à la première ?
Si nous avons réussi à construire un raisonnement en faveur de l'égalité de x (quel que soit x - un résultat, un droit, une liberté, un respect ou ce que l'on voudra), nous nous sommes déjà prononcés pour l'égalité sous cette forme précise, x étant l'étalon de comparaison.
De même, si nous avons réfuté les arguments qui plaident pour l'égalité de x, nous avons déjà pris position contre l'égalité sous cette forme, x étant l'étalon de comparaison. Il ne reste, de ce point de vue, aucune question à traiter « dans un second temps » ou « à un niveau plus profond » afin de savoir pourquoi il faut ou ne faut pas l'égalité. Selon cette analyse, la question 1 a tout l'air d'être la question 2 du pauvre.
 
L'argument est assez judicieux, mais il y a aussi un autre problème, plus intéressant et concret. En matière d'« organisation sociale », toute théorie normative qui a subi avec succès l'épreuve du temps semble exiger l'égalité de quelque chose - ce quelque chose revêtant une importance particulière dans l'approche en question. Ces théories sont diverses et souvent en conflit entre elles, mais il apparaît, malgré tout, qu'elles partagent ce trait commun.
Si nous observons les débats contemporains en philosophie politique, l'égalité tient bien sûr une place de choix (…) Mais même ceux que l'on considère comme des partisans typiques d'une remise en cause de l'égalité ou de la «justice distributive » exigent manifestement l'égalité dans tel ou tel espace.
 
Robert Nozick, par exemple, s'il ne réclame certes pas l'égalité des utilités, ni de la détention des biens premiers, revendique avec vigueur celle des droits libertariens : nul n'a davantage de droits à la liberté qu'un autre. James Buchanan intègre l'égalité devant la loi et la politique - et devant bien d'autres choses, d'ailleurs - à l'idée qu'il se fait de la société bonne. Incontestablement, chacune de ces théories recherche l'égalité dans un espace précis - auquel elle attribue un rôle central.
Commentaires
D’emblée, Amartya SEN, insiste sur la nécessité de répondre à la question « Égalité de quoi ? » avant de s’interroger et de comparer, dans le temps et dans l’espace, les systèmes d’inégalités et les jugements que l’on peut porter sur eux. Toute doctrine sur les inégalités implique la recherche de l’égalité dans une dimension de la société au détriment d’une autre. Les systèmes d’inégalités sont multidimensionnels et peuvent présenter des configurations multiples et dynamiques.
 
On ne peut penser le phénomène « inégalités » sans prendre conscience que la recherche de plus d’égalité dans un domaine se traduit, ipso facto, par l’acceptation d’inégalités plus grandes par ailleurs. La système des inégalités est hiérarchisé.
 
Dans ces conditions, on commence à pressentir que la lutte contre les inégalités devient la lutte contre certaines inégalités au détriment d’autres formes d’inégalité.
La question qui se pose alors devient : selon quels principes va-t-on, et peut-on, faire des choix en matière de réduction des inégalités ?
Premier point, la recherche de davantage d’égalité est-elle liberticide ? Liberté et égalité sont-elles substituables ou complémentaires ?
 
 
Dans le chapitre 1 « Egalité de quoi ? » du même ouvrage
 Amartya SEN écrit :
 Égalité contre liberté ?
(Pages 43 à 45)
 
La valorisation de l'égalité est fréquemment opposée à celle de la liberté. La position d'un auteur dans ce prétendu conflit égalité/ liberté passe souvent, d'ailleurs, pour un bon révélateur de sa position générale en philosophie et en économie politique. (…), cette façon de concevoir la relation entre égalité et liberté apparaît totalement fausse. (…). Le problème de l'égalité surgit donc immédiatement en complément à la thèse qui valorise la liberté. Il peut y avoir conflit, bien sûr, entre celui qui préconise l'égalité sur une variable autre que la liberté (le revenu, la fortune, le bien-être...) et tel autre qui veut que seule la liberté soit égale.
 
Mais il s'agitd'un débat sur le thème « Égalité de quoi ? ».
De même, promouvoir globalement la liberté sans considérations distributives (c'est-à-dire la faire avancer partout où c'est possible sans se soucier de sa répartition) pourrait bien évidemment se révéler incompatible avec l'égalité sur une autre variable - disons, le revenu -, mais il s'agirait d'un conflit : 1) en partie entre deux focalisations, sur la liberté et sur les revenus ; 2) en partie entre souci des structures de répartition (dans cet exemple, celles des revenus) et considérations d'agrégation non distributives (ici appliquées à la liberté).
Sur aucun de ces deux points, il n'est exact ni utile de penser le différend comme un choc « liberté contre égalité ». À strictement parler, d'ailleurs, poser le problème sous cette forme constituerait une « erreur de catégories ». Les deux concepts ne sont pas les termes d'une alternative.
 
La liberté fait partie des champs d'application possibles de l'égalité et l'égalité compte au nombre des structures de répartition possibles de la liberté.
 
Premièrement, on peut considérer la liberté comme quelque chose de bon que les individus devraient avoir, la violation de la liberté rendant l'état de choses moins bon.
Deuxièmement, on peut voir dans la liberté non une composante de l'idée de bien, mais une caractéristique des modes d'organisation sociale justes.
 
Il y a aussi des divergences - qui ne sont pas sans rapport avec le clivage précédent - entre les conceptions des devoirs qu'ont les autres si les libertés de quelqu'un sont violées. (…) Comme nous l'avons vu plus haut, la nécessité de procéder explicitement au choix d'espace est un moment incontournable de la définition et de l'évaluation raisonnée des exigences d'égalité. (…)
 
Commentaires
Selon SEN, il n’y pas de dilemme : liberté ou égalité. On ne peut rechercher de formes supérieures d’égalité si cela se réalise au détriment de la liberté des individus parce que d’une part, la liberté améliore le bien-être des individus, et d’autre part, la liberté est une caractéristique fondamentale de la justice sociale.
Cette question portant sur la justice sociale peut être abordées selon SEN à partir de la théorie majeure de la justice proposée par John RAWLS en 1971.
 
Dans le chapitre 5 « Justice et capabilité » du même ouvrage
 Amartya SEN écrit :
Rawls et la « conception politique » de la justice
(pages 114,115, 116)
 
La théorie de la justice de loin la plus influente - et, je crois, la plus importante du siècle - est la « justice comme équité » de John Rawls. Ses grands traits sont connus et ont été très largement débattus. Certains ont particulièrement retenu l'attention. C'est le cas d'un outil conceptuel auquel recourt Rawls, la « position originelle » - situation hypothétique d'égalité initiale où les individus doivent choisir entre divers principes directeurs possibles pour la structure de base de la société (sans savoir quelle place ils vont y occuper personnellement). Cette méthode est tenue pour équitable, et les principes relatifs à la structure de base de la société qui sont choisis par cette méthode équitable sont considérés comme justes.
 
Les règles de la justice comprennent deux principes. (…) Dans ses conférences Tanner de 1982, il énonçait ses principes en ces termes :
1. Chaque personne doit avoir un droit égal à un ensemble pleinement adéquat de libertés de base égales qui soit compatible avec le même ensemble de libertés pour tous.
2. Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions. Premièrement, elles doivent être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous dans le cadre d'une juste égalité des chances ; et,
Deuxièmement, elles doivent opérer pour le plus grand bénéfice des membres les plus désavantagés de la société8.
 
Le premier principe implique un affaiblissement de la condition de liberté (« un ensemble pleinement adéquat » est une exigence moins sévère que « le système le plus étendu », formule originelle de la version de 1971). Le second principe continue à inclure ce que Rawls appelle le « principe de différence », où l'on se focalise sur la production « du plus grand bénéfice des plus désavantagés », l'avantage étant jugé à la détention des « biens premiers » (Rawls 1971, p. 90-95 [trad. fr., p. 121-125]). Mais la «juste égalité des chances » est une nouvelle fois saluée ici.
 
Ces traits caractéristiques de la théorie de R